Inspiration
Saudade : ce mot portugais qu'aucune langue ne traduit
Pourquoi la saudade n'a d'équivalent dans aucune autre langue : voyage par l'étymologie, le fado, Pessoa, le Brésil de Jobim, la Sehnsucht et le mal du pays.
Tu connais ce moment, souvent au début de soirée, où une chanson passe et te ramène quelqu'un d'un coup. Pas un souvenir précis, pas un visage entier, juste sa présence dans la pièce, comme s'il venait de s'asseoir à côté de toi. Tu n'écris pas le message que tu allais écrire. Tu laisses la chanson finir, et tu restes là (doux et triste à la fois), sans très bien savoir nommer ce qui t'arrive.
Les Portugais ont un mot pour ça. Ils l'ont depuis le XIIIᵉ siècle, ils le chantent dans le fado, ils l'écrivent chez Pessoa, ils l'ont embarqué jusqu'au Brésil. Ce mot, c'est saudade, et tu vas voir qu'aucune autre langue n'arrive vraiment à le dire à leur place.
Un mot qui ne se laisse pas traduire
Demande à un Portugais ce que signifie saudade. Il marquera un temps, il cherchera, il finira par te dire que ça ne se traduit pas. Pas une coquetterie linguistique, une expérience.
La nostalgie regarde derrière. Le manque pointe ce qui n'est plus là. Le regret pèse une faute. Aucun de ces mots, pris isolément, ne capture ce que saudade dit en cinq syllabes : la présence de quelqu'un (ou d'un endroit, ou d'un toi-même d'avant) à l'intérieur même de son absence. Pessoa referme le sujet d'un seul souffle.
— Fernando Pessoa, Livro do DesassossegoA saudade é isto : a presença da ausência. La saudade, c'est cela : la présence de l'absence.
Ce que tu ressens quand quelqu'un te manque sans t'avoir vraiment quitté, ce n'est pas un défaut d'amour. C'est de l'amour qui continue son travail en l'absence de son objet. Tu n'as pas raté ton deuil, tu n'es pas en retard sur ta vie. Tu portes simplement un mot que ta langue maternelle ne t'a pas donné.
Pessoa va plus loin ailleurs. Il parle de "la saudade de ce qui n'a jamais été", d'une vie qu'on n'a pas menée, d'un amour qu'on n'a pas osé, d'un soi-même qu'on n'a pas été. C'est dans cette élasticité que la saudade glisse hors de toutes les traductions. Aucun autre mot ne contient à la fois le souvenir, l'attente, l'irréel et le tendre.
Du latin solitas, mais ce n'est plus la solitude
L'étymologie raconte une dérive. Tout commence avec le latin solitas, solitatem, la solitude. De là descendent deux cousins : solidão, qui reste sage et continue de désigner l'état d'être seul, et soidade, attesté dès le XIIIᵉ siècle dans les cancioneiros galaïco-portugais, sous la plume des troubadours.
Puis soidade glisse vers suidade, saudade. La forme moderne s'installe au tournant du XVᵉ siècle.
Les linguistes notent que la dernière mutation phonétique ne s'explique pas par les lois sèches de la langue : elle se laisse mieux comprendre par un voisinage de sens, saudar, saluer. Le mot s'éloigne de sa racine en frôlant l'idée du salut, comme si la langue, en cours de route, avait choisi de dire que la solitude qui compte, ce n'est pas l'état, c'est le geste vers ce qui manque.
C'est tout l'écart, tenu en deux mots. La solitude est un constat, je suis seul. La saudade est un mouvement, je vais vers ce qui n'est plus là. Un marin qui se retourne sur le port qu'il quitte, une mère sur le quai après le train, l'odeur d'une cuisine que tu ne reverras pas.
Le Portugal a forgé ce mot quand il en avait besoin. Un pays minuscule au bord du monde, qui passe les XVᵉ et XVIᵉ siècles à envoyer ses hommes sur des caravelles vers l'Afrique, l'Inde, le Brésil, parfois sans retour. Toute une nation qui aime à distance, qui attend sur les quais. Il a fallu un mot que la solitude ne couvrait pas.
Ce que le fado a appris à dire
Quand un mot ne se laisse pas attraper par la prose, parfois c'est la musique qui le ramène.
À Lisbonne, le fado naît au XIXᵉ siècle dans les rues d'Alfama et de la Mouraria, au croisement des matelots qui partaient, des femmes qui attendaient sur le port, et des esclaves arrachés à leur terre qui n'ont jamais cessé de chanter ce qu'on leur avait pris. La voix raconte. La guitarra portuguesa derrière, avec ses cordes doublées, fait un halo argenté, un vibrato qui imite le sanglot qu'on retient devant les autres.
Amália Rodrigues, pieds nus sur scène, châle noir, n'a pas inventé la saudade. Elle l'a rendue audible pour le monde entier. Quand on lui demandait ce qu'était la saudade, elle disait souvent qu'elle n'en savait rien, que personne ne savait. (C'est peut-être la définition la plus juste qu'on en ait donnée.) Le fado a fait ce que les dictionnaires n'arrivaient pas à faire : il a transmis le mot sans le définir. Tu écoutes Amália trois minutes et tu sais.
Pessoa, lui, a fait du fado en prose. Le Livre de l'intranquillité, ce journal d'un comptable rêveur du Chiado, c'est un long fado intérieur sans musique. Quelqu'un qui regarde par la fenêtre du bureau, qui prend des notes sur une vie qu'il n'aura pas, et qui appelle ça la saudade. La phrase porte le manque sans s'effondrer dedans.
Le Brésil l'a embarquée, et la lumière a changé
Sur les caravelles, la saudade a traversé l'Atlantique avec la langue. Elle a posé son sac à Salvador, à Rio, à Recife. Sous un autre ciel, elle s'est mise à respirer autrement.
En 1958, dans un petit studio à Rio, João Gilberto enregistre Chega de Saudade. La chanson est de Tom Jobim et Vinicius de Moraes. Trois syllabes de guitare détachée, une voix qui chuchote presque, et c'est l'acte de naissance de la bossa nova.
Chega de saudade veut dire à peu près "assez de saudade", mais ce n'est pas un cri de colère, c'est une supplique tendre, presque souriante, comme une caresse impatiente. Toute la grâce de la chanson tient dans ce paradoxe : on demande au manque de s'en aller, et on lui consacre trois minutes pour le dire.
Plus tard, Cesária Évora chantera Sodade depuis le Cap-Vert, la même racine, une autre couleur encore. Le mot prend la chaleur de l'endroit où il atterrit, jamais il ne se laisse figer.
Et c'est peut-être là le signe le plus clair qu'il ne traduit pas. Si même le Brésil, qui parle la même langue que le Portugal, a réécrit la saudade à sa lumière, par quel miracle une langue étrangère pourrait-elle l'attraper d'un coup ?
Sehnsucht, mal du pays, hiraeth : les voisins qui n'arrivent pas jusque-là
D'autres langues ont essayé d'approcher la même zone. Aucune n'y arrive tout à fait, et c'est en regardant où elles s'arrêtent qu'on comprend mieux ce que la saudade, elle, va chercher.
Sehnsucht (allemand) : la langueur vers l'idée
L'allemand a la Sehnsucht, ce mot grand et redoutable qui mêle sehnen (se languir) et Sucht (l'envie qui ressemble à une dépendance). Elle regarde devant : un désir d'absolu, l'élan vers un ailleurs qu'on n'a peut-être jamais connu.
La saudade, elle, sait ce qu'elle pleure. Quelqu'un a existé, un endroit a été foulé, un soi-même a vécu. La Sehnsucht regarde l'idée, la saudade regarde la trace.
Le mal du pays (français) : une géographie
C'est une géographie. Tu as laissé un là-bas, tu es ici, ça te serre. Mais le mal du pays ne te suit pas chez ta grand-mère qui vit à dix minutes.
La saudade, si. Elle ne dépend d'aucun lieu, elle peut s'inviter au milieu d'une rue familière à cause d'une voix de radio.
Hiraeth (gallois) : le voisin le plus proche
Sans doute le mot qui s'approche le plus. Une mélancolie pour un endroit, souvent le pays, mêlée à la conscience que ce lieu n'existe peut-être plus tel qu'on l'a aimé. Mais le hiraeth reste lié à une terre.
La saudade, elle, refuse de distinguer. Elle prend un être aimé, une ville, un parfum, un soi-même disparu, et les met dans le même mot. Tout est de la même étoffe.
Cette indistinction est ce qui la rend si juste. Tu peux avoir saudade d'une personne, d'une chanson, d'une ville, d'un dimanche, de toi quand tu avais vingt ans. Les autres langues t'obligent à choisir un mot différent pour chaque cas.
La saudade, elle, comprend que c'est souvent le même mouvement intérieur. On ne sait pas toujours dire ce qui manque le plus, l'autre ou ce qu'on était avec l'autre.
Et au bord du cercle polaire, il y a un autre mot pour cette zone-là, qui dit le mouvement plutôt que la trace. Là où la saudade s'assoit devant la fenêtre, iktsuarpok se lève pour aller la rouvrir.
Tu connaissais déjà le sentiment, en arrivant ici. Tu n'avais juste pas son nom. Maintenant tu l'as, même s'il ne vient pas de chez toi, même si tu le prononceras toujours avec un léger accent qui n'est pas le tien.
Ce qui reste à côté de toi quand quelqu'un te manque doucement, ce qui s'installe dans la pièce quand une chanson passe, ce qui te traverse au retour d'un voyage sans que tu saches ce que tu pleures, ça s'appelle saudade. Le mot, lui, peut rester en portugais. Ça lui va bien.