Inspiration

Iktsuarpok : ce mot inuit pour ceux qui attendent

Iktsuarpok, ce mot inuktitut qui dit l'agitation tendre de l'attente : sortir vérifier dehors, le ping qu'on espère, le mouvement vers ce qui revient.

Tu attends quelqu'un ce soir. Tu te lèves pour la troisième fois en dix minutes pour aller vérifier par la fenêtre, tu regardes ton téléphone sans savoir ce que tu y cherches, tu tends l'oreille sur les pas du couloir, tu refais le tour de l'appartement comme si tu avais oublié quelque chose.

Tu ne sais pas bien comment appeler ce qui te traverse. (Ce n'est pas de l'impatience, pas tout à fait de l'angoisse, ce serait presque doux si ça pouvait s'arrêter.) Les Inuits, eux, ont un mot pour ça depuis longtemps. Il dit exactement ce que tu fais là, debout dans ton salon. Ce mot, c'est iktsuarpok.

Le mot et le geste qu'il porte

Iktsuarpok vient de l'inuktitut, la langue de l'Arctique canadien, du Nunavut au Nunavik (avec des variantes proches au Groenland). Il s'écrit en syllabaire, dans des signes qui ressemblent à des flèches penchées : ᐃᒃᑦᓱᐊᕐᐳᒃ.

À l'oreille, on le prononce à peu près ik-tsou-ar-poq, avec le q final tenu un peu plus longtemps que dans nos langues, à l'arrière de la gorge. Les transcriptions varient (ikhsuarpuk, iktsoarpok) parce qu'aucune romanisation ne fait l'unanimité.

Mais le sens, lui, est précis. Iktsuarpok désigne le fait de sortir dehors, encore, pour voir si quelqu'un arrive enfin. Pas l'attente en général, pas l'impatience, pas l'angoisse. Le geste répété d'aller vérifier. La porte qu'on rouvre. Le coup d'œil au loin, et la décision de rentrer parce qu'on a vu, et de ressortir trois minutes plus tard parce qu'on doit revoir.

C'est ce qui le rend si juste. La plupart des mots que les autres langues posent sur l'attente la fixent : patience, anticipation, espérance, manque. Iktsuarpok bouge. Il a des pieds, une porte, un dehors, un horizon. Il dit qu'attendre quelqu'un qu'on aime, ce n'est presque jamais rester assis. C'est se lever, se rasseoir, se lever encore.

Pourquoi il fallait un tel mot au bord du monde

Pour comprendre iktsuarpok, il faut imaginer un endroit où la visite est rare.

Dans la région de Thulé, au nord-ouest du Groenland, là où Knud Rasmussen est né et où Jean Malaurie a passé l'hiver 1950-1951 (raconté dans Les Derniers Rois de Thulé), le voisin le plus proche vivait parfois à plusieurs jours de traîneau. La nuit polaire durait des mois, et tout déplacement coûtait des heures de chiens, de glace, de froid mordant.

Quand un chasseur avait promis de rentrer pour telle lune, on tenait sa parole, et on guettait son retour comme on guette le retour de la mer.

Malaurie raconte la cérémonie discrète à l'arrivée d'un visiteur : la chaleur sans démonstration, le partage immédiat de la nourriture, la place qui se fait dans l'igloo comme si on l'avait attendu depuis toujours. Rasmussen, lui, écrit que ses retrouvailles avec des Inuits jamais croisés ressemblaient à des retrouvailles entre vieux amis.

C'est qu'avant l'arrivée, parfois pendant des semaines, il y avait eu ce mouvement-là : sortir vérifier si on apercevait un traîneau au loin, et recommencer.

Toute une langue a fait de ce geste un mot. Pas par poésie, par nécessité. Quand ta vie sociale tient à des arrivées rares et que ton hospitalité est sacrée, l'attente n'est pas un défaut de patience, c'est presque déjà la rencontre.

Saudade regarde, iktsuarpok marche

Il y a un autre mot, plus connu, qui tourne dans le même territoire émotionnel. La saudade portugaise raconte aussi l'absence qui pèse, le manque qui s'installe, le quelqu'un qui n'est pas là. On pourrait penser que iktsuarpok et saudade sont cousins. Ils ne le sont pas vraiment.

La saudade regarde derrière. Iktsuarpok marche vers ce qui revient.

La saudade s'installe avec son thé tiède et sa chanson dans les enceintes, elle laisse l'absence prendre toute la place. C'est un mot immobile, tourné vers ce qui a été, vers la trace laissée. Iktsuarpok, lui, n'a pas le temps de s'asseoir. Il bouge. Il sort, il rentre, il ressort. L'un dit la présence de l'absence, l'autre dit le mouvement vers l'arrivée. L'un porte le deuil tendre de qui n'est plus là, l'autre porte la fébrilité tendre de qui ne va plus tarder.

Roland Barthes, dans ses Fragments d'un discours amoureux, avait posé l'équation en une phrase.

Suis-je amoureux ? Oui, puisque j'attends. L'autre, lui, n'attend jamais.

— Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux

L'amoureux est celui qui attend, écrivait Barthes. L'autre arrive en retard, l'autre s'occupe ailleurs, l'autre ne pense pas à compter les minutes. Mais toi, tu attends, et c'est à ça que tu reconnais ton amour.

Iktsuarpok donne un corps à cette équation. La phrase de Barthes te dit ce que tu es. Le mot inuit te dit ce que tu fais avec tes pieds et tes mains, debout dans une pièce que l'autre n'a pas encore traversée.

La saudade s'assoit devant la fenêtre. Iktsuarpok se lève pour aller la rouvrir.

D'autres langues frôlent la zone sans y entrer. La Sehnsucht allemande tend vers un ailleurs absolu, le hiraeth gallois s'attache à un lieu. Aucun ne capte le geste précis, presque comique de loin, presque tendre de près, de quelqu'un qui sort pour la quatrième fois sur le perron pour voir si.

C'est pour ça que iktsuarpok ne se traduit pas. Il ne décrit pas un sentiment, il décrit un mouvement.

Iktsuarpok sans le savoir

Tu n'habites pas l'Arctique, tu n'attends pas un chasseur qui rentre de loin. Et pourtant, tu fais iktsuarpok à peu près tous les jours, sans le savoir.

Tu le fais quand tu attends un message et que tu ouvres la conversation sept fois en vingt minutes. Tu le fais quand tu suis le tracking d'un colis qui contient un cadeau pour quelqu'un que tu aimes, en rechargeant la page comme si ton clic allait pousser le camion. Tu le fais quand tu ouvres la petite fenêtre du calendrier de l'Avent juste pour le geste de l'ouvrir. Tu le fais quand tu coches une case sur un compte à rebours qui dit plus que douze jours.

La technologie n'a pas tué iktsuarpok, elle l'a multiplié. Avant, on sortait sur le perron une ou deux fois par soir. Maintenant, on sort sur l'écran trente fois par heure.

Le téléphone qu'on déverrouille pour rien, c'est un seuil de maison qu'on franchit. Le ping qu'on espère, c'est une silhouette qu'on guette à l'horizon.

Les psychologues qui travaillent sur l'anticipation montrent depuis les années 1980 que le plaisir d'attendre une expérience aimée peut être aussi fort que l'expérience elle-même. L'attente n'est pas le coût de l'amour. C'est déjà l'amour qui travaille, en avant-poste. Iktsuarpok est le nom de ce travail-là.

Nommer suffit

Il y a une chose curieuse qui arrive quand un sentiment reçoit un nom. Il arrête de te tirailler. Il ne disparaît pas, il continue à occuper son coin de pièce, mais il devient une chose tenue plutôt qu'une chose subie.

Avant d'avoir le mot, tu prenais ce mouvement intérieur pour un défaut, un signe que tu ne tenais pas en place, un truc à corriger par la patience ou la méditation. Le mot, posé sur cette agitation, fait l'inverse d'une étiquette pathologisante. Il la dignifie. Ce que tu vis là, c'est de l'amour qui travaille en l'absence de son objet, et un peuple entier au bord du cercle polaire a estimé un jour que cela méritait son propre mot.

Tu participes, sans le savoir, à une chorégraphie ancienne que d'autres ont dansée avant toi, sur des perrons enneigés, devant des fenêtres qui donnaient sur des horizons blancs. Ce que tu prenais pour une nervosité à corriger, c'est ton corps qui avance vers l'autre avant que l'autre arrive.

Ce que les Inuits avaient compris, c'est qu'on n'a pas besoin de guérir cette agitation. On a besoin de la reconnaître, et de la laisser faire son tour. Elle finit toujours par avoir raison. L'autre arrive, le geste s'arrête, le mot se range. Jusqu'à la prochaine fois.


Tu connaissais déjà le geste, en arrivant ici. Tu n'avais juste pas son nom. Maintenant, quand tu te lèveras pour la quatrième fois ce soir pour aller à la fenêtre, tu pourras te dire en souriant un peu que tu es en train de faire iktsuarpok. Le mot, lui, peut rester en inuktitut. Tu vas l'utiliser quand même.

G

Guillaume

Développeur web, créateur d'Unveil. J'ai construit le cadeau que j'aurais voulu pouvoir offrir — un calendrier qui transforme l'attente en moments de bonheur quotidien.

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