Couples
Pourquoi on dit tomber amoureux : cinq verbes, cinq aveux
Pourquoi on dit tomber amoureux en français, et pas devenir ni monter. Cinq verbes dans cinq langues pour le même vertige, et ce qu'ils avouent de l'amour.
Tu viens de la dire à voix haute, ou tu viens de la lire, ou tu l'as repensée sous la douche. Je suis tombée amoureuse de lui. Et soudain c'est le verbe qui se détache du reste.
Pourquoi dit-on tomber amoureux, au juste, comme on tombe d'un toit, comme on tombe malade, pour quelque chose qu'on raconte pourtant comme la plus belle chose qui te soit arrivée ?
Tu sens bien que ce mot n'est pas neutre. Il avoue quelque chose qu'on évite de regarder en face : que l'amour est moins choisi qu'on aime à le croire. Et tu as raison de le sentir. Chaque langue qui parle d'amour a bricolé un verbe pour dire à peu près ça, et aucune n'a choisi un verbe innocent. (D'autres ont préféré garder un nom intraduisible plutôt qu'un verbe — le portugais a sa saudade pour le manque d'un être aimé, et aucune autre langue n'a jamais su le dire à sa place.)
Le verbe qu'on prononce sans le voir
Avant d'être un sentiment, tomber est un bruit. Le mot vient du radical onomatopéique tumb-, qui imitait le son sourd d'une chute.
Au Moyen Âge, il voyageait avec les jongleurs italiens, ces tombolatori qui faisaient les saltimbanques sur les places. Tomber a d'abord désigné une cabriole, presque un numéro. Puis la cabriole a perdu son joyeux, et le verbe s'est mis à dire ce qui nous échappe.
L'expression tomber amoureux, elle, n'est pas si vieille. Avant 1696, on disait devenir amoureux, s'éprendre, brûler pour. Devenir suppose une métamorphose lente, s'éprendre une saisie active, brûler une combustion. Tomber, c'est autre chose : c'est ce qu'on ne contrôle pas.
Et c'est précisément cette année-là, dans Le Joueur de Jean-François Regnard créé à la Comédie-Française en décembre 1696, que la phrase entre dans le français. Marivaux, une génération plus tard, l'a rendue célèbre dans ses comédies de salon, et c'est à lui qu'on l'a longtemps attribuée. Faux procès : c'est Regnard qui a posé le verbe, Marivaux n'a fait que l'installer.
Regarde la famille dans laquelle il l'a rangé. On tombe malade, on tombe enceinte, on tombe en apoplexie, on tombe amoureux : à chaque fois, quelque chose arrive au corps sans qu'on l'ait commandé.
(On ne dit pas monter amoureux, et c'est tout sauf un hasard : monter supposerait un projet. Or l'amour, dans notre langue, n'en est pas un.)
Le français a tranché, en silence et pour longtemps. L'amour, ici, n'est pas un acte. C'est un événement.
Et ailleurs, on tombe aussi ? Pas vraiment
Quitte le français deux minutes. Regarde la même phrase dans quatre langues voisines : aucune ne dit tout à fait la même chose.
Falling in love (anglais)
L'anglais est notre cousin direct, et il tombe comme nous. To fall in love est attesté dès les années 1520, et fall sert depuis le XVIᵉ siècle à toute une famille de verbes : fall asleep, fall ill, fall silent. L'Oxford English Dictionary les range sous une même définition : passer soudainement, par accident, dans une certaine condition. L'amour y est posé au milieu, tranquillement, sans alarme.
Petite parenthèse pour le Québec. On y dit tomber en amour, et beaucoup de Français y voient un calque maladroit. Ce n'en est pas un : l'expression existait en français dès le XVIIᵉ siècle, en concurrence avec tomber amoureux. La France l'a abandonnée au XIXᵉ, le Québec l'a gardée. Quand un Québécois te dit je suis tombé en amour avec toi, il parle un français plus ancien que le tien.
Innamorarsi (italien)
Là, on quitte la chute. Innamorarsi, c'est un verbe qui se replie sur le sujet : in (dans) + amore + si (soi-même). Se mettre en amour soi-même. Comme on se met en feu, comme on se met en marche. L'action revient sur celui qui aime.
L'italien ne raconte pas la chute, il raconte la combustion. Et il replie le mouvement sur soi : c'est toi qui prends feu, pas le monde qui te tombe dessus.
La culture qui a produit Pétrarque, le grand opéra et le mot passione dit l'amour comme un foyer qu'on porte. Quand une Italienne dit mi sono innamorata di te, elle ne raconte pas un accident : elle raconte un embrasement dont elle est, étrangement, le théâtre et la cause à la fois.
Enamorarse (espagnol)
L'espagnol a la même structure que l'italien, en + amor + se, et pourtant l'image bouge encore. Pas la flamme italienne, plutôt le sortilège, le philtre, l'envoûtement lent. Enamorarse, c'est s'enchâsser dans l'amour comme dans un état dont on s'imprègne, cousin lointain du vieux français s'éprendre, qui disait aussi cette saisie (on prend, et on est pris du même geste).
La culture des coplas, des boleros et du flamenco dit l'amour comme une saisie qui dépasse l'entendement. On est enamorado comme on est envoûté. Ni la chute ni la combustion : ce qui te gagne. Tu y entres à mesure, et un jour tu y es.
Sich verlieben (allemand)
Et puis il y a l'allemand, qui dit le plus étrange des cinq. Sich verlieben, c'est lieben (aimer) précédé du préfixe ver-, et c'est dans ce préfixe que tout se joue.
Ver- est un préfixe de dérive. On le retrouve dans verlieren (perdre), verirren (s'égarer), verschwinden (disparaître). Il dit qu'une action sort de son chemin, déraille, échoue gentiment.
Sich verlieben, littéralement, c'est se mettre en perdition d'amour. Ni la chute du français, ni l'embrasement de l'italien, ni l'envoûtement de l'espagnol : sortir de soi-même par une porte qu'on n'avait pas vue. Une lucidité romantique noire, qui sait que ce qui commence dans l'éblouissement est aussi une forme d'égarement.
C'est sans doute pour ça que chez Goethe ou Rilke, l'amour a toujours cet arrière-fond de gouffre.
Ce que notre verbe avoue
Aligne-les, à voix basse. Tomber. To fall. Innamorarsi. Enamorarse. Sich verlieben. Cinq cultures, cinq verbes, cinq façons de classer le même événement.
| Langue | Verbe | Image |
|---|---|---|
| Français | Tomber amoureux | La chute |
| Anglais | To fall in love | La chute |
| Italien | Innamorarsi | La combustion |
| Espagnol | Enamorarse | Le sortilège |
| Allemand | Sich verlieben | L'égarement |
Le français et l'anglais ont rangé l'amour avec les accidents : on y tombe comme on tombe malade. L'italien l'a rangé avec les feux : on s'y embrase de l'intérieur. L'espagnol l'a rangé avec les sortilèges : on s'y laisse prendre. L'allemand l'a rangé avec les égarements : on s'y perd.
Aucune version n'est plus juste que les autres. C'est une carte des sensibilités, pas un palmarès.
(Cette carte, ce sont les couples qui s'aiment dans deux langues différentes qui l'arpentent en silence — chacun apportant à l'autre son verbe à lui pour la même chose, et apprenant, sans s'en rendre compte, à aimer dans la grammaire de quelqu'un d'autre.)
Mais la nôtre, française, dit quelque chose de très précis. Quand tu prononces je suis tombée amoureuse, tu dis aussi, sans en avoir l'air, je n'y suis pour rien. Tu confesses que tu n'as pas décidé, que ça t'est arrivé, que tu n'avais aucun moyen de l'empêcher.
Ce n'est pas une déclaration, c'est un aveu.
Roland Barthes, dans Fragments d'un discours amoureux, range ce moment du côté du ravissement : l'enlèvement, la prise par surprise. La phrase a la grammaire d'un événement météorologique, pas d'un choix.
— Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureuxLe coup de foudre, c'est l'hypnose : je suis fasciné par une image. Ce qui m'a saisi, comme par la main, ne m'appartient pas.
Et c'est ce qui la rend si désarmante à entendre. Quand quelqu'un te dit qu'il est tombé amoureux de toi, il ne te promet rien : il te raconte une chose qui s'est passée en lui sans qu'il l'ait voulue. Ce n'est pas un projet, c'est un témoignage.
(Ce qui explique aussi pourquoi je t'aime, beaucoup plus tard, demande tellement plus de courage que je suis tombée amoureuse. Le premier engage. Le second constate.)
Et c'est dans cette bascule, de l'aveu au geste, que se reconnaît le vrai amour. Il ne se déclare plus, il se constate dans ce qu'on choisit de faire.
C'est sans doute pour ça qu'on la conserve, qu'on la repasse au-dessus des photos, qu'on l'écrit dans des lettres rangées dans une boîte à chaussures. C'est la phrase la plus humble qu'on puisse adresser à quelqu'un. Je n'ai pas pu faire autrement.
Et si tu prenais le temps de le lui dire ?
Un calendrier de 31 jours, c'est 31 occasions de redire la phrase, en variant à chaque fois ce qu'elle avoue.
Commencer le calendrierLa prochaine fois que tu diras à quelqu'un que tu es tombé amoureux de lui, regarde-le bien. Tu viens d'avouer, dans le même souffle, que tu n'as rien décidé, que c'est arrivé, et qu'il n'y avait rien à faire pour l'empêcher.
Quatre langues voisines diraient ça autrement. La tienne, française, a choisi la chute. C'est, peut-être, la plus belle phrase qu'on puisse dire à voix basse.