Inspiration
40 citations japonaises sur l'amour, du Heian à Murakami
40 citations japonaises sur l'amour, des kotowaza aux poètes Heian jusqu'à Murakami et Mishima. Avec l'original, le romaji, et une glose qui chuchote.
Il y a ce moment où tu veux dire quelque chose à quelqu'un, et où les mots habituels te paraissent trop épais. Trop directs, trop déjà-dits. Tu cherches une phrase qui touche sans peser.
Le japonais a fait de cette retenue un art. Voici quarante citations à recopier, à offrir, ou à garder pour toi, des kotowaza aux poétesses Heian, de Bashō à Murakami. Rangées non par auteur, mais par mouvement intérieur : le manque, la patience, l'évidence, le silence, l'imperfection, le rêve qui revient. Si tu veux la version plus serrée, trente haïkus sur l'amour disent presque la même chose en dix-sept syllabes.
Le manque
Premier mouvement
Quand l'absence prend toute la place
On commence toujours par là, en amour. Par ce qui manque, et qui devient plus présent que ce qui est là.
Cette nuit sans lune, aucun moyen de le rejoindre. Je m'éveille à le désirer. Ma poitrine bat, flamme qui bondit, mon cœur se consume.
Komachi écrit ça il y a douze siècles. Et c'est exactement ce qu'on lit dans son lit, à 2 heures du matin, en 2026.
Ne pleurez pas, insectes. Les amants, et même les étoiles, doivent se quitter.
Issa parle aux bêtes du jardin comme à un enfant. La consolation est valable pour les deux.
Je m'en vais, tu restes : deux automnes.
Sept mots pour la séparation. L'automne se dédouble, devient deux saisons distinctes, vécues à deux endroits différents par deux personnes qui ne le partagent plus.
Je voudrais que quelqu'un porte cette solitude avec moi. On planterait nos cabanes côte à côte, dans ce village de montagne en hiver.
Saigyō était moine, censé avoir tout quitté. Il n'a jamais arrêté d'écrire des poèmes qui demandent une présence à côté de la sienne.
Dans ce village de montagne où nul visiteur ne vient, comme la vie serait morne sans ma solitude.
La même solitude que dans le poème précédent, regardée sous l'autre angle. Quand elle est tout ce qui te reste, tu finis par la trouver précieuse.
Nous étions de merveilleux compagnons de route, mais à la fin, juste des morceaux de métal solitaires sur leurs orbites séparées. De loin on les prend pour des étoiles filantes ; en réalité, ce sont des prisons où chacun avance seul, sans destination.
Murakami écrit l'amour comme un astronome regarde les satellites. On se croise, on s'éclaire mutuellement quelques secondes, et on continue.
Il faut saisir la chance de bonheur là où elle se présente. On n'en a pas plus de deux ou trois dans une vie.
Phrase qui paraît cynique au début, et qui devient une consigne à mesure qu'on vieillit. Quand le geste est là, tu ne demandes pas de garantie, tu prends.
La patience
Deuxième mouvement
Aimer, c'est aussi savoir attendre
Parfois mille trois cents ans. Le Manyōshū attendait déjà.
Comme un coquillage sur un rocher.
磯のアワビ
Iso no awabi.
Le proverbe désigne l'amour à sens unique. L'awabi se colle au rocher ; le rocher ne sait rien. Toute la patience d'un côté, et c'est encore quelque chose.
Je ne sais si tu viendras. Et pourtant, toute la longue nuit d'automne, je t'attends.
Mille trois cents ans plus tard, c'est encore exactement ça. La nuit qui ne sait pas si tu vas écrire ou non, et qu'on traverse quand même.
Même le bruit du vent dans les pins, je le prends pour le froissement de ta robe.
L'attente déforme tout. Chaque son extérieur ressemble à un pas qui revient.
L'amour, c'est quelque chose qui est déjà en train d'arriver au moment où tu t'en aperçois.
On croit qu'on va décider d'aimer. On découvre seulement qu'on aime déjà depuis des semaines.
Quand le désir devient trop violent, j'ôte ma robe, et je me recouche en la portant à l'envers.
Geste superstitieux du Japon classique : retourner ses vêtements pour faire venir l'aimé en rêve. C'est ça, attendre quelqu'un. Bricoler des rituels minuscules.
Que le souvenir de ce moment, ici, l'image lumineuse de nous deux face à face dans cette pièce chaude, à boire du thé, le sauve un peu, plus tard.
Toute la philosophie de Yoshimoto tient là. Une tasse de thé peut sauver quelqu'un, à un moment qu'on ne connaîtra jamais.
L'évidence
Troisième mouvement
L'instant où plus rien d'autre n'a d'importance
Le pic. Ces phrases qu'on relit en sachant qu'elles disent ce que personne ne dit.
Nous regardons tous les deux la même lune, dans le même monde. Nous sommes reliés à la réalité par la même ligne. Je n'ai qu'à la tirer doucement vers moi.
C'est probablement la phrase la plus reprise de Murakami. Elle dit ce qu'aucun message texte ne sait vraiment dire.
J'ai connu le bonheur suprême, et je ne suis pas assez avide pour vouloir que ce que j'ai dure pour toujours. Tout rêve a une fin. Mais si l'éternité existait, ce serait cet instant.
Mishima n'a jamais été un romantique. Il a écrit cette phrase quand même. C'est précisément pour ça qu'on la croit.
Tu es là pour me rappeler quelqu'un que je désire ; et toi, qui désires-tu ? Nous avons dû être ensemble dans une vie antérieure, toi et moi.
On reconnaît certains visages avant de les avoir vus. Murasaki Shikibu adresse ça à un enfant dans le Genji ; ça pourrait s'adresser à n'importe qui.
Parfois, quand je te regarde, j'ai l'impression de regarder une étoile lointaine. Elle éblouit, mais sa lumière vient de dizaines de milliers d'années en arrière.
Ce qu'on aime chez quelqu'un est presque toujours déjà passé. La beauté qu'on voit, l'autre l'a portée hier ou il y a quinze ans.
La séparation fait mal, mais son contraire aussi. Et si être ensemble apporte de la joie, alors il est juste que se séparer en apporte aussi, à sa manière.
L'idée japonaise par excellence. La joie et la peine sont la même matière, vues sous deux angles. Un seul sentiment, deux faces.
Quand on voit la beauté de la neige, quand on voit la beauté de la pleine lune, c'est alors qu'on pense le plus à ceux qui nous sont proches.
L'amour ne s'éveille pas en regardant l'autre. Il s'éveille en regardant ce qui est beau, et en voulant que l'autre soit là pour le voir avec toi.
Qu'aurais-je pu faire de plus, ne sachant pas qu'aimer, c'est à la fois chercher et être cherché ? Pour moi l'amour n'était qu'un dialogue de petites énigmes, sans réponses données.
On confond souvent aimer avec demander. C'est l'autre moitié qu'on oublie : se laisser trouver.
C'était comme être amoureux de quelqu'un qu'il n'avait jamais vu.
Tu peux aimer une voix au téléphone, une écriture sur un message, l'idée de quelqu'un. Il n'a fallu que onze mots à Kawabata pour le dire.
Le silence qui parle
Quatrième mouvement
Tout ce que la phrase n'a pas dit, et qui pourtant arrive
Ma, en japonais, désigne l'espace entre les choses. Le silence qui n'est pas absence, mais matière chargée.
Cœur à cœur, esprit à esprit.
以心伝心
Ishin denshin.
Quatre caractères pour dire ce que la conversation ne sait jamais transmettre. La compréhension qui passe en dehors des mots.
Corps différents, un seul cœur.
異体同心
Itai dōshin.
L'image qu'on voudrait écrire au stylo dans une carte. Le mariage qui dure, la longue amitié, l'amour qui finit par fusionner sans dissoudre.
L'amour et la toux ne se cachent pas.
恋とせきとは隠されぬ
Koi to seki to wa kakusarenu.
On peut tenir vingt minutes en société. Au bout d'une heure, ça sort. C'est sûrement le proverbe le plus juste qu'on ait écrit sur le sujet.
Une voix si belle qu'elle en était presque solitaire, comme appelant quelqu'un qui ne pouvait pas l'entendre, sur un navire au loin.
Les plus belles voix sont toujours adressées à quelqu'un qu'on ne voit pas. C'est ce qui les rend belles.
La cloche du temple s'arrête, mais le son continue à sortir des fleurs.
C'est ma en image. Le silence chargé : ce n'est pas l'absence du son, c'est ce qu'il a laissé dans l'air. Comme une parole d'amour, dix ans après.
Bien que j'aie été élevée dans l'amour, je me suis toujours sentie seule.
Une des phrases les plus honnêtes qu'on ait écrites sur l'enfance heureuse. L'amour reçu ne remplit pas tout. Il reste un espace, et c'est cet espace que d'autres relations viennent occuper.
L'imperfection des choses
Cinquième mouvement
Mono no aware
La beauté triste de ce qui passe. Le cœur humain qui change sans qu'on le voie. C'est ce qui rend l'amour précieux, pas malgré, mais parce que.
Sans changer de couleur, ce qui se fane dans le monde, c'est la fleur du cœur des hommes.
色見えで うつろふものは 世の中の 人の心の 花にぞありける
Iro miede utsurou mono wa yo no naka no hito no kokoro no hana ni zo arikeru.
Komachi le dit comme une découverte, pas une plainte. La fleur reste belle. C'est nous qui changeons en silence.
Si l'homme ne s'évanouissait jamais comme la rosée d'Adashino, ne disparaissait jamais comme la fumée au-dessus de Toribeyama, comme les choses perdraient leur pouvoir de nous émouvoir. La chose la plus précieuse de la vie est son incertitude.
Le moine Kenkō écrit ça au XIVe siècle. Sept cents ans plus tard, on lit ça à 23 heures dans son lit, et on comprend pourquoi on garde les SMS.
Bien que je prétende ne plus avoir de cœur, je ressens encore cette beauté triste : une bécassine s'envolant d'un marais, au crépuscule d'automne.
Les moines bouddhistes essaient de se détacher. Saigyō, en vieillissant, écrivait surtout les poèmes de ses échecs à se détacher. C'est pour ça qu'on les lit encore.
Au fond de lui, il préférait toujours la perte réelle à la peur de la perte.
Une vérité dure. On supporte mieux d'avoir perdu quelqu'un que d'attendre, en boucle, le moment où on va le perdre. La perte est silencieuse. La peur, jamais.
Plus le visage dans le miroir était laid, plus Satsuko paraissait extraordinairement belle.
Tanizaki écrit l'amour qui se renforce du déclin de soi. La beauté de l'autre se voit mieux quand on a soi-même cessé d'en avoir.
Tout ce que je touche avec tendresse, hélas, me pique comme une ronce.
Issa avait tout perdu : femme, enfants, maison. Il continuait d'écrire des haïkus tendres. Cette ligne dit pourquoi on aime même après avoir été blessé. On ne sait pas faire autrement.
Même les cicatrices ressemblent à des fossettes.
痘痕も靨
Abata mo ekubo.
L'équivalent japonais de l'amour aveugle. Mais plus joli. Ce qui devrait être laid devient signe de beauté pour celui qui aime.
Le rêve
Et puis
L'aimé revient en songe, et c'est presque mieux
On finit toujours par là. Par ce que l'amour rend à l'esprit quand le corps n'est plus à portée.
Est-il apparu parce que je m'étais endormie en pensant à lui ? Si j'avais su que c'était un rêve, je ne me serais jamais réveillée.
Toute Komachi tient dans cette plainte. La nuit était plus généreuse que le jour. Et au matin, on se reproche d'avoir ouvert les yeux.
Les souvenirs d'un long amour s'accumulent comme la neige qui dérive, poignants comme les canards mandarins qui flottent côte à côte dans leur sommeil.
Les canards mandarins, en Chine et au Japon, vont par couple inséparable. Murasaki en a fait l'image classique de l'amour qui dure.
Pourquoi tout ce que je mange avec toi est-il si bon ?
Pas de réponse. C'est juste vrai.
Une seule fois, je voulais savoir ce que ça faisait. Recevoir tellement d'amour qu'on ne peut plus en prendre. Une seule fois.
C'est peut-être la phrase qui contient le plus de désir dans toute la littérature contemporaine. Et elle est calme, presque épuisée.
Lier tout ce qu'elle voyait et entendait à son amour, ce n'était rien de moins qu'être en vie.
La définition de quelqu'un qui aime. Tu lis un livre, tu penses à lui. Tu vois un chat, tu penses à elle. L'amour, c'est ce qui transforme la perception en correspondance.
Où que tu finisses dans ce monde, je serai en train de te chercher.
Une seule phrase tirée d'un film, parce qu'elle dit ce que cinquante poèmes Heian disent. Il y a quelqu'un qu'on cherche, même quand on ne sait pas son nom.
Tu remarqueras une chose en relisant. Une citation lue ici, sur cet écran, en scroll continu, ne fait pas le même effet que la même phrase isolée, posée sur un papier, ouverte un matin de mars dans un calendrier qui ne donne qu'elle ce jour-là. Le contexte fait la moitié du sens.
Une phrase de Komachi un mardi de pluie, c'est autre chose qu'une phrase de Komachi entre quarante autres. Pas parce qu'elle est plus belle. Parce qu'elle est seule, ce matin-là. Sans concurrence, sans flux, sans suite. Juste une lettre qui attendait son jour.
Une citation par jour, jusqu'au sien
Glisse une phrase de Komachi, de Murakami, ou la tienne, dans un calendrier qu'elle ouvrira matin après matin.
Créer un calendrier