Inspiration

30 haïkus sur l'amour : trois lignes pour le dire

30 haïkus sur l'amour, classiques japonais et plumes modernes, regroupés en cinq mouvements : l'attente, la présence, l'absence, le petit rien, le silence.

Tu connais ce moment où tu veux dire quelque chose à quelqu'un, et où tu n'as pas envie d'écrire un long mail. Trois lignes feraient mieux. Le haïku, c'est ça : dix-sept syllabes posées comme une main sur l'épaule, sans hausser la voix.

Quand on aime et qu'on ne trouve pas les mots, c'est rarement qu'on n'aime pas assez. C'est qu'on aime trop pour les grandes phrases. Trente fragments rassemblés ici, classiques japonais et plumes modernes, regroupés en cinq mouvements. Pour chaque poème, un écho. Une phrase qui chuchote ce que le poème n'a pas voulu dire fort. Tu peux les lire d'un coup, ou en garder un par jour. Et si trois lignes te paraissent serrées, quarante citations japonaises sur l'amour prolongent le geste, des kotowaza à Murakami.

L'attente

Premier mouvement

Avant qu'il ne se passe rien encore

On commence toujours par là, en amour. Par ce qui n'est pas encore, et qui charge l'air.

l'automne arrive,
les étoiles que l'époux désire,
sur la peau du cerf

秋来ぬと妻恋ふ星や鹿の革

Une année pour une nuit, c'est exactement le tarif que l'attente fait payer.

Matsuo Bashō, 1678

pluie de printemps,
la nuit aussi on s'aime
au mont Matchi

春雨や夜も愛するまつち山

La pluie est complice, elle couvre les bruits.

Kobayashi Issa, c. 1810

dormir seule,
au cœur de la nuit gelée,
soudain je comprends

一人寝の さめて霜夜を さとりけり

Le manque, ça réveille bien avant l'aube.

Chiyo-ni, XVIIIe

vouloir aimer,
je glisse une fraise
dans ma bouche

恋したや苺一粒口に入れ

Le désir devance toujours la rencontre.

Masajo Suzuki, XXe

après la secousse,
ajouter "je t'aime"
à la lettre

Quand la mort frôle, on cesse de remettre les "je t'aime" à demain.

Michael Dylan Welch, c. 1995

le même message,
lu treize fois,
le café est froid

Tu ne le relis pas pour comprendre, tu le relis pour qu'il reste.

Unveil

La présence

Deuxième mouvement

Quand l'autre est , et qu'on l'oublie presque

Le miracle silencieux du quotidien. Un moustique chassé à la louche, l'herbe qui garde la forme.

fraîcheur du soir,
ma bien-aimée chasse un moustique
avec une louche

涼しさは蚊を追ふ妹が杓子哉

L'amour, c'est aussi ce geste maladroit qu'on garde toute une vie.

Kobayashi Issa, c. 1810

l'herbe,
elle garde la forme
de notre nuit

Les corps sont partis, mais l'herbe se souvient.

Raymond Roseliep, XXe

un peu de vent nocturne,
dans le creux
qu'on fait à deux

Deux corps couchés ensemble dessinent une troisième forme, et elle est vide.

Anita Virgil, XXe

ombre devant, ombre derrière,
le même pas
que le nôtre

atō ni nari saki ni nari aruku kage mo futari

On marche pareil sans même se concerter.

Sumitaku Kenshin, c. 1986

amour comblé,
les lucioles attendent tranquilles
le lever du jour

L'aube après l'amour est sa plus longue extension.

Masajo Suzuki, XXe

son bol et le mien,
dans l'évier,
longtemps

La vaisselle non faite, c'est aussi de la tendresse.

Unveil

L'absence

Troisième mouvement

Le peigne sous le talon

Le pic. Quand le manque devient l'objet le plus net de la pièce.

un froid me transperce,
le peigne de ma femme morte,
sous mon talon dans la chambre

身にしむや亡妻の櫛を閨に踏

Les objets attendent toujours plus longtemps que nous.

Yosa Buson, 1777

si seulement
elle était là pour me gronder,
la lune ce soir

小言いふ相手もあらばけふの月

Même tes reproches me manquent, je le découvre maintenant.

Kobayashi Issa, 1823

je pars,
tu restes,
deux automnes

行く我に止まる汝に秋二つ

Chacun va avoir sa saison, et elles ne se ressembleront plus.

Masaoka Shiki, 1895

nuit de décembre,
un lit gelé,
c'est tout ce que j'ai

Le froid d'un seul corps dans un lit fait la moitié des poèmes.

Hōsai Ozaki, c. 1925

brume d'hiver,
souvenirs d'avoir étreint
et d'avoir été étreinte

Le verbe se conjugue dans les deux sens : tenir, et être tenue.

Masajo Suzuki, XXe

la solitude,
noir luisant du téléphone
dans la nuit

sabishisa wa yoru no denwa no kuroi kataku

L'objet qui rapproche est aussi celui qui mesure la distance.

Sumitaku Kenshin, c. 1986

Le tout-petit-rien

Quatrième mouvement

Un volubilis change toute la journée

L'amour, c'est rarement le grand geste. C'est le détail qui réorganise tout autour.

un volubilis a pris
le seau du puits,
je vais demander de l'eau

朝顔に釣瓶とられてもらひ水

L'amour, c'est ne pas blesser une fleur, même si ça change ta journée.

Chiyo-ni, XVIIIe

ce monde de rosée
est bien un monde de rosée,
et pourtant

露の世は露の世ながらさりながら

Tout est éphémère, et pourtant on choisit de tenir.

Kobayashi Issa, 1819

leur petit bavardage,
après le mariage,
les fraises sauvages

Les meilleures conversations sont celles qu'on oublie le lendemain.

Raymond Roseliep, XXe

perles de riz sucrées,
même à mon amour
je mens un peu

白玉や愛す人にも嘘ついて

Le mensonge le plus tendre est celui sur le sucre.

Masajo Suzuki, XXe

sous la blouse d'hôpital,
son épaule,
petite comme celle de notre enfant

L'amour adulte retrouve un autre amour à travers un corps amaigri.

Anita Virgil, XXe

son visage,
dans la foule du terminal,
je respire enfin

Tu ne respirais plus depuis l'embarquement, tu le sais à cet instant.

Unveil

Le silence partagé

Cinquième mouvement

Sans un mot, et ça suffit

On finit toujours par là. Par ce que l'amour rend possible quand on n'a plus besoin de parler.

sans un mot,
tout le jour,
l'ombre d'un papillon

Certaines présences ne pèsent pas, elles bougent juste avec la lumière.

Hōsai Ozaki, c. 1925

je soupire,
et le chat sur mes genoux
se met à ronronner

Le silence à deux n'a pas besoin de phrase pour exister.

Anita Virgil, XXe

mon frère mort,
j'entends son rire
dans le mien

Les morts continuent de rire à travers nous, c'est leur ruse.

Nick Virgilio, XXe

laisse le rêve
dans le sable
où nous avons dormi

Ne pas tout raconter, c'est aussi protéger l'instant.

Raymond Roseliep, XXe

thé bu seul,
chaque jour le papillon
vient me voir

一人茶や蝶は毎日来てくれる

Le rendez-vous le plus fidèle est celui qu'on n'a jamais fixé.

Kobayashi Issa, c. 1810

jour trente et un,
la dernière case s'ouvre,
et nous nous touchons

Trente jours d'attente pour une seconde, c'est exactement le bon tarif.

Unveil


Tu remarqueras une chose en relisant. Un haïku posé seul, ouvert un matin précis, ne fait pas le même effet que le même haïku scrollé entre vingt-neuf autres. Pas parce qu'il est plus beau. Parce qu'il est seul, ce jour-là. Trois lignes qui ont leur tour de garde, sans concurrence, sans flux, sans suite.

Dix-sept syllabes lues à 8h du matin, c'est exactement la quantité qu'un cœur peut tenir avant le café. Pas plus.

Un haïku par jour, jusqu'à elle

Glisse un poème de Bashō, de Roseliep, ou le tien, dans un calendrier qu'elle ouvrira matin après matin.

Créer un calendrier
G

Guillaume

Développeur web, créateur d'Unveil. J'ai construit le cadeau que j'aurais voulu pouvoir offrir — un calendrier qui transforme l'attente en moments de bonheur quotidien.

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