Inspiration
Étymologie des mots d'amour : ce qu'ils portent encore
Tendresse, chérir, désir, embrasser : l'étymologie cachée de dix mots d'amour qu'on prononce sans les peser, et la lumière qu'ils continuent de garder.
Tu viens de dire "je t'aime" comme on signe un mail. À voix basse, par message, en partant le matin contre son cou. Et tu as senti, l'espace d'une demi-seconde, que le mot était passé sans toucher personne, comme une pièce trop usée qu'on tend sans la regarder.
Ce n'est pas que tu aimes moins. C'est que les mots, à force d'être répétés, s'érodent comme des galets dans la mer. La mer les polit, ils deviennent doux à tenir et impossibles à voir. On peut les retrouver en y replongeant la main.
Ce qui suit, ce sont dix mots d'amour qu'on prononce sans y penser. Leur étymologie cache, à chaque fois, une image vive qu'on a oubliée. Pas une fiche de dictionnaire : la racine vivante, l'éclat originel que le mot portait avant de devenir lisse. Dix retours à la source. Pour les redire, après, autrement.
Amour
Avant d'être français, ce mot était étranger.
Le latin amor aurait dû donner, par évolution régulière, ameur (comme honor a donné honneur). Mais ameur n'a jamais pris. Au XIIe siècle, les troubadours du sud, qui chantaient la fin'amor en occitan, ont eu une influence telle que leur amor à eux est remonté jusqu'au Nord et a effacé l'autre. Quand tu dis "je t'aime" en français, tu ne parles pas vraiment français. Tu parles occitan, à voix basse, depuis huit siècles.
Autre étrangeté. Le mot a longtemps été féminin. Voltaire écrivait "une amour" sans sourciller. Il a basculé au masculin sous l'influence de grammairiens qui voulaient calquer le français sur le latin, mais la langue a gardé le féminin au pluriel : on dit encore "de folles amours", "premières amours", et personne ne sait dire pourquoi sans avoir à le chercher.
Tu portes donc, sans le savoir, un mot qui a deux genres et un accent du sud.
Chérir
Quand tu écris "ma chérie", tu écris, sans le savoir, "ma coûteuse". Et ce n'est pas une erreur de traduction.
Chérir vient du latin carus : cher, coûteux, précieux. Même racine que charité, caresse, et cher au sens du prix. Toute la famille tourne autour d'une même image : ce qui a du prix.
Chérir quelqu'un, ce n'est pas le câliner. C'est le porter dans la paume comme on porte un objet précieux : la main légèrement creusée, les doigts qui se ferment juste assez, la peur diffuse de le laisser tomber. Le mot contient surtout la conscience tranquille que cette personne n'est pas à toi (les choses chères ne sont jamais possédées, elles sont reçues), qu'elle a été déposée dans ta vie comme un cadeau, et que ton seul rôle est de ne pas la fracasser.
Chérir, c'est porter quelqu'un comme on porte une lumière, en s'inquiétant pour elle.
Tendresse
Tu murmures "sois plus tendre avec toi-même", et tu ne sais pas que tu parles d'un bourgeon.
Du latin tener : jeune, frais, mou, comme une pousse, comme un fruit pas encore dur. Le mot servait pour le bois vert, le cartilage de l'oreille d'un veau, tout ce qui plie sans casser.
La tendresse, c'est garder le geste mou. Refuser que la peau s'épaississe. Refuser que la main durcisse autour de l'autre, autour de soi. C'est le contraire exact de ce que la vie nous demande tous les jours (faire face, tenir bon, ne pas flancher). Quand tu poses la main sur sa nuque sans rien dire, tu fais ce geste-là : tu déposes du tendre, là où le monde a tout poussé à devenir os. Tu lui rends une seconde de bourgeon.
C'est plus exigeant qu'on ne croit. Le monde durcit tout ce qu'il touche. La tendresse, c'est l'effort tenu pour rester traversable. C'est ce que d'autres ont appelé la candeur des forts : l'innocence de ceux qui ont tout vu, et qui choisissent quand même de ne pas devenir os.
La tendresse, c'est la dernière forme de l'attention. Celle qui ne s'use pas quand le reste se durcit.
Caresse
Tu glisses la paume sur l'arête de son épaule, le soir, sans même y penser. Tu viens de prononcer un mot avec ta main.
L'italien carezza a glissé en France au XVIe siècle, fabriqué sur le latin médiéval caritia, lui-même fils de carus. Caresse et chérir sont cousins germains. Deux façons de dire la même chose, l'une avec la bouche, l'autre avec la peau.
Caresser, c'est littéralement le verbe "tenir cher" devenu peau. C'est pour ça qu'une caresse vraie est si reconnaissable, et qu'une caresse mécanique sonne creux comme un compliment plat. La main ne ment pas. Si elle dit "tu es cher", ça se sent jusque dans les épaules.
Une caresse est un mot d'amour qui passe par la peau parce qu'il aurait trop pesé sur les lèvres.
Désir
Tu dis "j'ai envie de toi" et tu crois parler du corps. Tu parles d'astronomie.
Le mot vient du latin desiderare, formé sur de- (privation, éloignement) et sidus, sideris (l'étoile, l'astre). Les Romains "considéraient" les astres (con-siderare, regarder avec les étoiles), et quand l'étoile manquait à l'appel, ils la désidéraient : ils regrettaient l'astre absent.
Désirer, à la racine, c'est regretter l'étoile. Tu ne désires pas exactement l'autre. Tu désires la lumière qu'il fait dans ton ciel quand il est là, et qui te manque quand il n'y est plus. Ton désir n'a pas de visage, il a une orbite. Regarde le mot en face : dé-sidéré, c'est l'état de celui qui a perdu son étoile.
C'est pour ça que la distance fait si mal sans qu'on sache nommer la douleur. Les couples séparés par 1000 km tournent en rond sans bien savoir ce qu'ils cherchent. Ils cherchent le sidus, l'astre qui devrait briller à cet endroit-là du ciel, et qui n'y est pas. Personne d'autre ne le voit absent. Toi, si.
(Le français a cette manie de coder l'amour dans le mouvement. On tombe amoureux, là où d'autres langues choisissent de monter, de devenir, de perdre la tête. Cinq verbes, cinq aveux sur la même chute.)
Désirer, c'est lever les yeux vers l'endroit où une étoile devrait être.
Embrasser
Quand tu écris "je t'embrasse" en bas d'un mail à ta mère, tu prends, sans le savoir, une décision géographique. Tu choisis les bras.
Du latin populaire imbracchiare, de in- (dans) + bracchium (le bras). Avant d'être un baiser, embrasser était une étreinte : ce que tu fais à quelqu'un qui rentre, à un enfant qui pleure, à un ami qu'on n'avait pas revu depuis dix ans. Le baiser n'a glissé là-dedans qu'au fil du temps, par contagion d'un autre mot qui s'était abîmé en chemin (on y arrive).
Garde l'image. Quand tu signes "je t'embrasse", la racine latine glisse en filigrane sous tes mots : je te prends dans mes bras. Ce n'est pas une formule de politesse, c'est un geste. Tu ouvres les bras à distance, par-dessus le réseau, par-dessus les kilomètres, et tu refermes. Quand tu y penses, tu ne signeras plus jamais un message tout à fait pareil.
Baiser
Voilà un mot qui a vécu une vie tragique.
Latin basiare. Pendant des siècles, "baiser" a été le mot tendre par excellence en français : la Bible parle du baiser de Judas, les chevaliers se baisent au front, les amantes se baisent les yeux dans les romans courtois. Puis, à partir du XIIe siècle, le mot commence à porter aussi un autre sens, charnel, qui finit par tout dévorer. Vers le XIXe, le glissement est complet. Baiser ne peut plus dire le baiser tendre sans rougir.
Alors la langue, qui ne supporte pas le vide, fait une chose extraordinaire. Elle pousse "embrasser" d'un cran : le mot qui voulait dire "prendre dans les bras" prend la place laissée vacante par "baiser". Et "étreindre" récupère, comme il peut, la fonction d'origine d'embrasser. Trois mots qui se sont décalés en silence, parce qu'un d'entre eux est tombé.
C'est une leçon en passant. Les mots tombent, et la langue les rattrape autrement. Rien ne disparaît, tout se redistribue. Le français est plein de ces détours pudiques, et ils sont la preuve que la langue, comme la peau, garde les cicatrices.
Câlin
Le mot est presque trop quotidien pour qu'on s'y arrête. Et pourtant.
Câlin descend, par le provençal calina, du latin calere : être chaud. À l'origine, un câlin n'est pas un geste, c'est une situation. C'est l'état de celui qui se chauffe au lieu de s'évertuer. Quelqu'un qui, au lieu de courir dehors, reste près du feu, près d'un corps, près d'une présence qui le réchauffe.
Quand vous vous repliez tous les deux le dimanche matin sous la couette (les jambes mêlées, l'un qui dort encore, l'autre qui regarde le plafond), vous êtes redevenus, l'espace de vingt minutes, ces deux animaux qui se rapprochent du feu parce que le monde, dehors, est froid. C'est ça que le mot dit en silence : je viens là où il fait chaud, et toi, tu es là où il fait chaud.
Étreindre
C'est un verbe qu'on ne dit presque plus. Quand on le dit, on sent qu'il pèse.
Latin stringere : serrer, lier, presser. Même racine que strict et que contrainte. À l'origine, étreindre n'a rien de tendre : c'est un verbe de force, de pression, presque de violence contenue. C'est exactement pour ça que le geste amoureux qui le porte est si chargé. On étreint quand on serre fort, comme si l'autre risquait de se défaire.
Tu étreins quelqu'un parce que tu sens que l'instant pourrait fuir, qu'il faut presser pour retenir. Le verbe vient du même endroit que la peur de perdre. Quand quelqu'un t'a manqué pendant trois mois, tu ne l'embrasses pas, tu l'étreins. Tu serres parce que tu as besoin de vérifier que le corps est encore là, que tu n'as pas inventé sa présence.
Tendre et stringere, l'un mou, l'autre serré. L'amour, c'est tout le temps les deux ensemble : laisser la chair tendre, et serrer fort pour ne pas qu'elle file.
Aimer
On termine où on aurait pu commencer.
Amare, le verbe-mère, dont tout le reste de la liste sort. Racine indo-européenne *h₂em-, peut-être issue du babillage des nourrissons : mama, amma, ces deux phonèmes a et m que tous les bébés du monde produisent en premier pour appeler la personne qui les porte. Les Égyptiens disent maman, les Chinois aussi, les Inuits aussi. (Et au-delà de cette racine commune, chaque langue est allée chercher ses propres nuances d'amour, celles que le français n'a jamais su nommer.)
Si cette hypothèse est juste (elle est belle, même si on ne peut pas la prouver), alors tout l'édifice de l'amour adulte, les serments, les poèmes, les exils, les retrouvailles, tient peut-être entier sur le premier son qu'un nourrisson fait pour appeler la personne qui le porte.
On n'invente jamais d'amour. On redit, autrement, celui qu'on a su petits. Quand tu lui dis "je t'aime" ce soir, tu n'inventes pas une phrase. Tu redis, à un autre âge, dans un autre corps, le tout premier son que tu as su faire pour appeler.
Le serment silencieux
Voilà ce que portent ces mots, sous l'usure.
Une étoile manquante, un fruit pas encore dur, des bras qui se referment. Une main qui dit "tu es cher" sans le prononcer, un feu provençal sous une couette, une étreinte qui serre par peur de perdre. Et, sous tout cela, un babillage de nourrisson devenu serment d'adulte.
Tu vas continuer à dire "je t'aime", "tu me manques", "je te chéris", souvent trop vite, parfois en les laissant glisser. C'est humain, et c'est même nécessaire : un mot d'amour qui exigerait la cérémonie à chaque fois ne tiendrait pas dans une vie. Mais maintenant, tu sais. Tu sais que sous "je t'aime", il y a un bébé qui appelle. Que sous "je te désire", il y a une étoile qui manque. Que sous "tendre", il y a la pulpe d'un fruit qu'on garde mûr.
Et si tu offrais 30 jours pour les redire, un par un ?
Un calendrier qui décompte les jours d'avant la rencontre, et qui pose un mot par soir dans sa main.
Créer le calendrierRedis-les. Tu verras.