Inspiration

Soyez heureux, ne serait-ce que par insolence

Le bonheur n'est pas un état d'âme, c'est une posture, presque un défi. Manifeste pour ceux qui choisissent de lever la tête quand tout les pousse à la baisser.

Soyez heureux, ne serait-ce que par insolence.

Personne ne sait qui a écrit ça.

La phrase circule sans signature, sans origine, comme certains proverbes qui survivent parce qu'ils sont trop justes pour qu'on les laisse mourir. On l'attribue à Vian, à Cohen, à Prévert. Aucune preuve, jamais. Elle n'appartient à personne, et c'est précisément pour ça qu'elle peut t'appartenir.

Lis-la une seconde fois.

Ce n'est pas une phrase de carte de vœux. C'est une consigne posée comme un défi. Le mot qui change tout, c'est insolence. On l'entend mal. On l'entend comme on entendrait impertinence, arrogance, manque de tenue. C'est un sens dérivé, tardif, dévalué. Le sens premier est ailleurs.

Le mot caché dans le mot

Insolence vient du latin insolens : in- (privatif) et solens (participe présent de solere, avoir l'habitude). Sens littéral : qui n'a pas l'habitude. Ce qui est inhabituel. Ce qui détonne. Ce qui rompt avec ce qui se fait normalement.

Maintenant regarde le monde autour de toi. Quelle est l'habitude ? La tête baissée, l'œil éteint, le téléphone qui défile, le souffle court qu'on lâche en s'asseyant pour signaler aux autres qu'on a eu une journée. La tristesse comme posture. Le cynisme comme intelligence. L'amertume comme preuve qu'on a vécu.

Voilà l'habitude.

Être heureux par insolence, étymologiquement, ce n'est donc pas être culotté. C'est être hors normes. C'est refuser l'habitude. C'est s'extraire de la pesanteur générale qui pousse, doucement, sans qu'on s'en rende compte, vers la grisaille.

L'insolence joyeuse, c'est le refus organisé de se soumettre à la grisaille.

Le malentendu

Une fois qu'on a dit ça, il faut couper court à un malentendu, parce que le mot bonheur a été abîmé par les vendeurs de positivité.

Le bonheur insolent n'est pas l'optimisme béat. Ce n'est pas l'enthousiasme du gars qui n'a rien compris, qui s'agite avec un sourire collé, qui te dit que tout va bien se passer parce qu'il a refusé de regarder. Ce n'est pas non plus le développement personnel, ce langage tiède qui parle de being your best self en faisant croire que la joie est une compétence à muscler comme un mollet.

L'insolence joyeuse a tout vu et ne se cache rien. Le monde est dur, injuste, absurde, mortel. Si l'on voulait être strictement logique, la tristesse serait l'attitude juste, le cynisme la lucidité, l'amertume la maturité.

Et c'est précisément à ce moment-là, quand tout pousse à plier, qu'elle dit non. Pas par naïveté. Par décision. Par choix souverain. C'est un non lancé au monde qui voudrait nous écraser, et que personne ne dit assez fort.

L'habitude grise

Il y a quelque chose qu'on n'avoue pas assez : être heureux est devenu suspect.

Si tu souris trop, on te trouve simplet. Si tu t'enthousiasmes, on te trouve excessif. Si tu refuses de râler avec les autres au déjeuner, tu passes pour distant. Si tu dis sincèrement je suis content de mon dimanche, on te regarde comme si tu venais d'une secte.

Le cynisme s'est imposé comme la langue maternelle des gens supposément intelligents. Ironie permanente, second degré sans relâche, distance polie sur tout ce qui pourrait te toucher. C'est une économie : on protège son cœur en aplatissant le monde, on filtre tout ce qui pourrait t'atteindre avant que ça n'arrive. Beaucoup de gens prennent ça pour de la finesse. C'est surtout une fatigue.

Et c'est dans ce paysage gris que la phrase prend tout son tranchant. Soyez heureux, ne serait-ce que par insolence. Si la grisaille est devenue la norme, alors ta joie est presque un acte politique. Une dissidence tranquille. Une déclaration qui dit : je ne suis pas d'accord, et la preuve, c'est que je vais bien.

Être heureux par insolence, c'est dire au monde : tu voulais m'éteindre, regarde, je brille.

Camus, Nietzsche, Vian, et les autres

Cette idée n'est pas neuve. Elle traverse une part entière de la pensée occidentale, mais on l'a oubliée parce qu'elle est inconfortable.

Camus, à la fin du Mythe de Sisyphe : Il faut imaginer Sisyphe heureux. Sisyphe pousse son rocher pour l'éternité. Il n'a aucune raison logique d'être heureux. Et pourtant, en pleine conscience de l'absurdité de son sort, il choisit de l'être. Le bonheur devient un acte de révolte contre un destin qui voudrait l'écraser. Ce n'est plus un état, c'est une dignité.

Nietzsche pousse plus loin encore. Amor fati : aimer ce qui arrive. Pas l'accepter, l'aimer. Dire oui avec tout son être à ce qui est. Le titre même de son livre est programmatique, Le Gai Savoir. Le savoir vrai n'est pas triste. Il a traversé la tragédie et il en revient avec une joie plus dure, plus dense, presque rieuse.

Vian, qui savait depuis l'adolescence qu'il mourrait jeune, a fait du jazz, du roman, de l'amour, du gin. Toute son œuvre est une insolence devant la mort : on s'amuse, parce qu'on sait. Et Romain Gary, plus combatif encore, l'a formulé une fois pour toutes :

L'humour est une affirmation de dignité, une déclaration de la supériorité de l'homme sur ce qui lui arrive.

— Romain Gary

C'est presque la définition parfaite. Non pas nier ce qui arrive, répondre par-dessus. Affirmer qu'on est plus grand que ce qui nous est infligé. C'est la part chevaleresque du sujet : on ne plie pas, on ne se débat pas non plus, on garde la tête haute par principe et par élégance. Le versant intérieur, plus tendre, de cette même décision, c'est la candeur, l'innocence des forts : la promesse silencieuse de ne pas durcir, après qu'on a tout vu. Là où l'insolence lève la tête, la candeur garde la main ouverte. Le geste est cousin.

L'insolence, c'est la dignité de ceux qui auraient eu toutes les raisons de baisser la tête, et qui les lèvent quand même.

Le mardi de février

Imagine.

Mardi soir, sept heures, février. Le métro est plein. La pluie s'est invitée dehors, on l'entend dans le grondement chaque fois que les portes s'ouvrent. Les visages sont gris, les yeux sont gris, les manteaux sont gris. Tout le monde regarde son téléphone ou ses pieds. Cinquante personnes qui rentrent chez elles avec la même fatigue, le même petit film noir qui passe en boucle.

Et dans le coin de la voiture, quelqu'un.

Quelqu'un qui sort un livre. Quelqu'un qui éclate de rire, seul, en lisant une phrase. Personne ne lève les yeux mais tout le monde l'a entendu, et pendant une seconde, l'ambiance vacille. Cette personne descend une station trop tôt. Tu la vois remonter l'escalier. Tu la vois sortir sous la pluie sans capuche, sans hâte, et siffler.

Voilà l'insolence.

Pas la révolte qui crie. La révolte qui sourit. Pas le poing levé. Le panache silencieux. Quelqu'un à qui le monde a fourni cinquante raisons d'être triste ce soir-là, la pluie, le mardi, la fatigue, l'hiver qui n'en finit pas, les nouvelles dans le téléphone, le boulot. Et qui les ignore toutes. Pas par fuite. Par décision.

Le bonheur, à ce moment-là, n'est pas un état. C'est un costume qu'on porte parce qu'on a choisi de le porter, surtout quand le décor essaye de nous habiller en gris.

Le bonheur insolent, c'est une forme d'élégance : porter sa joie comme un panache, surtout quand on attend de toi que tu plies.

Planter des drapeaux dans le temps

Il y a quelque chose de profondément insolent, justement, dans le fait de marquer le temps.

Compter les jours qui te séparent d'un retour. Compter les semaines qui te séparent d'un anniversaire. Glisser un geste dans une date qui n'attendait rien. C'est insolent au sens noble : qui rompt avec l'habitude.

Parce que l'habitude, c'est de laisser le temps passer en silence. Le mardi de février ressemble au mercredi qui ressemble au jeudi. Les jours s'usent les uns les autres. On se réveille en novembre, on se réveille en mars, et on se demande où sont passés les quatre mois entre les deux.

Décider de compter, c'est dire : non, ce moment compte, je ne le laisserai pas glisser dans la masse. C'est insolent envers le temps. C'est insolent envers la fatigue. C'est insolent envers tout ce qui voudrait que la vie passe sans qu'on remarque.

Et offrir ça à quelqu'un d'autre, surprendre quelqu'un un mardi pluvieux de février, glisser un geste joyeux dans une journée qui n'attendait rien, ce n'est pas mignon. C'est insolent. Un cadeau sans raison est une déclaration. Une déclaration silencieuse qui dit : cette personne mérite que je résiste à la grisaille pour elle aussi.


L'insolence joyeuse, c'est l'art de faire de sa propre vie un démenti.

Soyez heureux, ne serait-ce que par insolence.

Maintenant, tu sais pourquoi.

G

Guillaume

Développeur web, créateur d'Unveil. J'ai construit le cadeau que j'aurais voulu pouvoir offrir — un calendrier qui transforme l'attente en moments de bonheur quotidien.

Mon histoire