Inspiration
Mono no aware, la beauté de ce qui passe sous tes doigts
Le mono no aware nomme l'émotion qui te traverse devant ce qui est précieux parce que ça finit. Petit manifeste pour un mot que le français n'a jamais su garder.
Tu as raccroché avec ton père, et ton index est resté quelques secondes au-dessus du bouton rouge, sans rien faire.
Tu as gardé un message vocal sans oser le réécouter, parce que le réécouter c'était commencer à l'user. La dernière soirée d'un séjour avec la personne que tu aimes, tu as posé ta tête contre son épaule en sentant distinctement qu'on était dedans pour la dernière fois. Tu n'étais pas triste, tu n'étais pas heureux, tu étais traversé.
Ce que tu portes là, ça a un nom depuis mille ans. C'est japonais, ça s'appelle mono no aware, et c'est probablement la part la plus haute de toi.
La lumière dans le mot
Mono, ce sont les choses. Aware est plus mystérieux. À l'origine, dans la cour de l'époque Heian, ce n'était pas un nom mais une interjection : un soupir mesuré, ah, oh, le son qu'on fait quand un visage nous touche, quand une note chavire. Le mot a glissé de l'interjection vers l'émotion elle-même. On le traduit parfois par "le pathos des choses", parfois par "la sensibilité aux choses éphémères". Aucune traduction ne tient tout. (Le français cogne contre le mot comme contre une vitre.)
Il apparaît plus de mille fois dans le Genji monogatari de Murasaki Shikibu, le roman gigantesque écrit par une dame de cour au début du XIᵉ siècle. À peu près une fois par page, comme un battement régulier sous le tissu du livre.
Sept cents ans plus tard, un philologue lui rend sa pleine charge. Motoori Norinaga relit le Genji à une époque où tout le monde y voit un sermon bouddhique déguisé. Il refuse. Dans son traité de 1799, Le petit peigne précieux, il tient une thèse qu'on n'osait plus tenir : la grandeur du livre matrice du Japon ne tient à aucune doctrine, elle tient à sa capacité d'éveiller, chez celui qui lit, la juste émotion devant ce qui passe. Pas une leçon. Un organe.
C'est exactement le mouvement qu'on fait, ailleurs, avec la pudeur ou la candeur : ramasser un mot par terre, l'épousseter, lui rendre sa lumière.
Le mot qui manque en français
Le français a beaucoup de mots pour ce voisinage, et aucun pour le centre.
Mélancolie traîne avec elle le spleen, le tempérament noir, la pente vers la dépression. Nostalgie regarde dans la mauvaise direction, vers un passé qu'on a perdu, alors que ce qui te traversait passait en ce moment, sous tes doigts. Saudade portugaise s'approche, plus tendre, mais elle aussi se penche vers l'absent.
Aucun ne dit que la beauté est augmentée par sa propre fin, et qu'on la perçoit pendant qu'elle existe. Pas après, pas avant : pendant. Cette conscience aiguë, au lieu de tuer l'instant, le rend plus dense.
Le mono no aware n'est pas la tristesse d'après. C'est la lucidité de pendant.
Pas un défaut, un organe
Ce que tu ressens là n'est ni une faiblesse, ni une fragilité d'âme. C'est tout l'inverse : l'organe par lequel la beauté devient possible.
Une chose éternelle ne serait pas belle. Elle serait juste là, indéfiniment, posée. C'est sa fin imminente qui lui donne son éclat, et c'est l'œil qui sent cette fin qui voit l'éclat. On ne peut pas séparer. Quand Kawabata Yasunari est monté à Stockholm en 1968 pour recevoir le premier Nobel de littérature japonais, son discours s'intitulait Japon, le beau, et moi-même.
— Kawabata YasunariCe qui est vraiment beau est triste, parce que c'est éphémère.
On la lit comme une plainte. C'est un contresens. La beauté qui dure ne nous remue pas. La beauté qui passe nous remue parce qu'elle passe.
Six siècles plus tôt, le moine Yoshida Kenkō écrivait la même chose autrement : il refusait qu'on regarde les cerisiers seulement en pleine floraison, ou la lune seulement quand elle est dégagée. Attendre la lune derrière la pluie, garder les volets fermés et sentir le printemps passer sans le voir, ce sont des émotions plus profondes encore.
C'est à cet endroit qu'est née, au Japon, l'écriture native du mot : trois lignes, dix-sept syllabes, l'art d'attraper l'instant qui finit pendant qu'il finit. Kobayashi Issa, qui a perdu sa mère enfant, sa première femme, puis presque tous ses enfants en bas âge, a écrit après la mort de sa petite fille un poème qu'on tient pour son plus grand.
— Kobayashi IssaCe monde de rosée est un monde de rosée, et pourtant, et pourtant.
Le et pourtant est le mot le plus important du poème. Issa sait, en bon bouddhiste, que tout est aussi fragile que la rosée. Il acquiesce à la doctrine. Et pourtant, son cœur d'homme continue à aimer ce qui ne dure pas. C'est ça, le mono no aware : la lucidité qui aime quand même.
Le concret du quotidien
Sors-le du temple, ramène-le dans ta cuisine.
C'est la voix d'un mort gardée sur un vieux répondeur, que tu pourrais effacer en une pression du pouce et que tu n'effaceras pas, et que tu n'écoutes pas non plus, parce que chaque écoute, tu le sens, l'use. C'est le pull qu'elle portait, que tu n'as pas lavé, parce qu'il sent encore quelque chose qu'aucune machine ne saura rendre.
C'est la dernière soirée d'un séjour : la table débarrassée, le réveil mis pour 5h, et soudain on parle moins, on rit autrement, on sait. C'est la sensation, en regardant ta grand-mère chercher un mot, de savoir au moment exact où tu la regardais que c'était une des dernières fois sur cette chaise. Tu n'as pas pleuré, tu n'as rien dit, tu as juste fait un pas de côté pour bien la voir.
C'est le cerisier qui perd ses fleurs en deux jours, et que tu regardes plus longtemps qu'à l'ordinaire à cause de ça. C'est la photo que tu n'as pas prise, parce que tu as su que la prendre te l'enlèverait. Souvent, c'est moins photogénique : une lumière sur un mur de cuisine, un détail si petit qu'on ne pourrait le raconter à personne, et qui, ce jour-là, fait tout tenir.
(Tu n'as pas besoin d'avoir ressenti tout ça. Tu en as déjà ressenti une partie. C'est suffisant pour savoir que tu es équipé du mot.)
Aimer en sachant que ça passe
Là où le mono no aware devient autre chose qu'une émotion solitaire devant un paysage, c'est dans le lien à l'autre.
C'est aussi, et peut-être surtout, ce que tu ressens face à la personne que tu aimes. Au moment précis où elle dort à côté de toi, où tu la regardes sans qu'elle le sache, avec cette densité d'attention qui n'arrive que lorsqu'on sait, sans vouloir le formuler, qu'on ne sera pas ensemble pour toujours. Pas forcément parce qu'on se quittera. Simplement parce qu'on est mortel, et que la durée d'une vie commune, même longue, reste finie.
Tu n'aimes pas vraiment quelqu'un quand tu te dis "il est là". Tu l'aimes quand tu te dis, sans le formuler, "il est là pour l'instant". C'est ce pour l'instant-là, ramassé silencieusement par-dessous, qui fait qu'on prend la main de l'autre alors qu'on pourrait juste marcher, qui rend les départs un peu trop longs sur le quai. Plus la perte projetée est lourde, plus le présent pèse.
C'est aussi pour cette raison qu'on a parfois envie de pleurer dans les moments les plus heureux. Le bonheur traversé par la conscience qu'il passe déborde par les yeux, sans qu'on sache si c'est de la joie ou son contraire. Ce n'est pas un pressentiment, c'est la lucidité du dedans. Et ça rend l'instant respectable : tu ne fais pas semblant qu'il dure, tu lui rends justice maintenant.
C'est précisément là que naissent les gestes qui ralentissent le passage. Compter les jours avant un retour. Laisser une lettre quelque part, à ouvrir un jour qu'on ne choisit pas. Préparer un mois entier à offrir, jour par jour, à une personne qu'on sait précieuse. Ce ne sont pas des cadeaux. Ce sont des manières de tenir un peu plus longtemps la main de ce qui passe.
Le quatrième frère
Si tu es arrivé jusqu'ici, tu reconnais peut-être la famille.
Il y a l'insolence qui lève la tête face à la grisaille. Il y a la candeur qui garde la main ouverte après les premières chutes. Il y a la pudeur qui densifie ce qui ne se montre pas. Trois mots qu'on a abîmés et qu'on essaie de rendre à leur taille.
Le mono no aware est le quatrième. C'est le geste qui dit : je ne fuirai pas l'émotion de ce qui passe. Je ne ferai pas semblant que la fin n'existe pas pour mieux profiter.
Quatre versants du même cœur attentif. L'insolence refuse la grisaille. La candeur refuse l'armure. La pudeur refuse l'étalage. Le mono no aware refuse le déni. (C'est le plus discret des quatre. Il ne s'oppose à rien. Il se contente d'avoir le regard juste.)
Les trois premiers viennent du latin. Le quatrième vient d'ailleurs, et c'est très bien. Il a fallu aller le chercher loin, parce qu'aucune des langues qu'on parle depuis l'enfance n'avait su le garder.
Ce qu'on en fait
On n'en fait rien, et c'est très bien. Le mono no aware n'est pas un programme de développement personnel. Tu n'as même pas besoin de retenir le mot. S'il reste, il refera surface au bon moment, c'est tout.
Ce que tu fais avec, c'est ce que tu fais déjà sans nom : tu le portes. Tu le laisses te traverser quand il passe. Tu refuses parfois la photo qui tuerait l'instant. Tu regardes plus longtemps la personne que tu aimes quand elle ne te regarde pas. Tu gardes le pull. Tu lèves les yeux.
C'est exactement ce que faisaient les courtisans Heian quand ils s'écrivaient des poèmes en branches de prunier. Ils savaient que rien ne durerait. C'est pour ça qu'ils le faisaient.
Le mono no aware, ce n'est pas la tristesse de ce qui finit. C'est la lucidité tendre de ce qui dure assez peu pour qu'on lève les yeux.
Tu peux lever les yeux. Tu peux ne rien dire. Tu peux simplement, en silence, regarder.
Maintenant, tu sais quel nom porte ce que tu regardais déjà.