Inspiration

La pudeur, ce qu'on garde pour soi parce que ça vaut trop

On a rapetissé le mot pudeur. À Rome, il voulait dire la lumière qu'on protège, pas la honte. Petit manifeste pour ne pas tout montrer, et garder dense.

Tu as écrit un message tendre, et tu l'as effacé avant d'appuyer.

Tu as cadré une photo, le pouce à un millimètre du bouton, et tu as verrouillé l'écran. Tu as fini un dîner que tu aurais pu raconter à mille personnes, et tu as posé ton téléphone à côté de l'assiette, écran face contre la table. À chaque fois, la même petite gêne par-dessous, une excuse muette glissée à toi-même : je suis peut-être un peu vieux jeu.

Tu n'es pas vieux jeu. Tu es pudique. Et ce mot ne veut pas dire ce que tu crois.

La lumière dans le mot

Pudeur vient du latin pudor. On lui a collé sur le dos, au fil des siècles, le sens chrétien de la honte (la faute, la rougeur après le péché, le voile sur le corps), et il en est resté quelque chose de tiède, presque de coupable. On entend aujourd'hui pudeur comme on entendrait pudibonderie : un manque d'aisance, une rigidité un peu démodée, presque un défaut de jeunesse à corriger en thérapie.

C'est un sens dérivé, tardif, dévalué. (Exactement comme insolence a été rapetissée en impertinence, comme candeur en naïveté. Le français adore abîmer ses plus beaux mots.)

Le pudor romain est tout autre chose. Ce n'est pas la honte après faute. C'est un sentiment moral actif, en amont, qui retient l'homme libre, citoyen, soldat, amant, d'agir bassement. C'est le frein intérieur du noble. C'est ce qui te fait rougir devant l'idée de te trahir, pas devant les autres. Sénèque, Cicéron, Tacite en parlent comme d'une vertu civique. Une colonne vertébrale invisible.

Autrement dit, pudor ne dit pas je cache. Pudor dit je densifie. Je garde dense ce qui mériterait d'être abîmé en l'étalant.

La pudeur n'est pas l'absence de quelque chose. C'est la présence d'une chose trop dense pour être exposée.

Le grand étalage

Il faut nommer ce qui rend ce mot si urgent à redresser aujourd'hui.

Nous vivons dans une époque qui a aboli, presque sans bruit, la frontière entre ce qui se vit et ce qui se montre. Le geste, désormais, n'existe à peu près que dans son redoublement public. Le dîner sans la photo du dîner n'a pas vraiment eu lieu. Le voyage sans la story du voyage est suspect. L'amour, surtout, est sommé de prouver continuellement qu'il existe, en s'exhibant à des inconnus qui n'en feront rien.

Le philosophe coréen Byung-Chul Han a posé là-dessus une phrase qui pique.

Le monde aujourd'hui n'est plus un théâtre où l'on joue et lit des actions et des sentiments, mais un marché où les intimités sont exposées, vendues et consommées.

— Byung-Chul Han

Le mot marché est juste. Il n'y a plus de coulisses, plus de scène, plus de spectateurs respectueusement à leur place. Il y a une halle ouverte où tout circule : ton couple, ton chagrin, ton corps, ton enfant qui dort, l'écriture de ta grand-mère sur la carte que tu viens de recevoir. Tout est offert, et tout, par voie de conséquence, est aplati au format d'un rectangle qui défile entre deux pubs.

(Le piège est subtil. Ce n'est pas qu'on te force à montrer. C'est qu'on a rendu invisible le fait de ne pas montrer. Tu ne sais plus que tu as le droit de ne rien dire. Tu crois que ton silence est un retard, une bizarrerie, un manque d'aisance à manier l'époque.)

Il y a même un petit calcul affectif qui s'est installé, sans qu'on s'en aperçoive : on hésite à vivre certaines choses parce qu'on ne saurait pas comment les raconter ensuite. C'est l'envers exact du pudor. C'est la honte moderne, la vraie, mais elle se cache si bien qu'elle a réussi à se faire passer pour de la liberté.

Ce que la pudeur dit, dans ce paysage, c'est exactement l'inverse. Ton silence n'est pas un retard. C'est un soin.

Quignard, ou la densité de ce qui se tait

Personne n'a écrit là-dessus avec autant de tranchant que Pascal Quignard, qui dans Le sexe et l'effroi est allé chercher la doctrine romaine du pudor pour la jeter à la figure de notre époque.

L'érotisme suprême réside dans la pudeur.

— Pascal Quignard

Lis-la deux fois. Elle est contre-intuitive. Elle dit le contraire de ce que vingt ans de publicité nous ont serinés. L'érotique, pour Quignard, n'est pas dans le dévoilement, dans la transparence, dans la nudité offerte à l'œil ; il est dans la part gardée. Ce qui n'est pas montré devient ce qui charge l'air autour. Ce qui est tu devient ce qui rend tout le reste vibrant. La pudeur n'est pas opposée au don, elle est le don, mais le don dense, pas le don étalé.

Ce qui est exposé devient bruit. Ce qui est gardé devient force.

Le haïku dit la même chose par une autre porte. Bashō, Issa, écrivent par ellipse : ce qui pèse le plus dans le poème est ce qui n'y est pas. On peut écrire trois lignes sur un escargot et que ce soit, pour qui sait lire, une vie entière de deuil. À condition de ne pas tout dire.

C'est presque une physique. Plus tu retires, plus ce qui reste pèse.

Point de salut, sinon dans l'imitation du silence.

— Emil Cioran

Le triptyque

Tu commences peut-être à reconnaître la famille.

Là où l'insolence lève la tête face à la grisaille, et où la candeur garde la main ouverte après les premières chutes, la pudeur, elle, garde la lumière à l'intérieur. Trois gestes cousins. Un seul triptyque. Trois manières d'avoir tout vu et de refuser quand même que le monde aplatisse ce qui compte.

L'insolence dit : je ne plierai pas. La candeur dit : je ne durcirai pas. La pudeur dit : je ne diluerai pas.

Ce sont trois versants du même refus : le refus de la grisaille, le refus de l'armure, le refus de l'exposition. Trois manières, pour un seul même cœur attentif, de tenir ce qu'il a de précieux sans le laisser s'user au contact du bruit.

(Ce n'est pas un hasard si les trois mots ont été abîmés par le même mouvement. Le monde qui aplatit a besoin que ces vertus passent pour des défauts. Insolent devient impertinent. Candide devient naïf. Pudique devient coincé. Trois fois, c'est la même main qui a écrasé la même flamme.)

Ce qu'on garde, et pourquoi

Alors on arrive à la question vraie. Pas la question philosophique. La question quotidienne. Concrètement, qu'est-ce qu'on garde ?

On garde la main qu'on serre sous l'accoudoir au cinéma, sans la filmer, sans la poster, sans la dire à personne. La phrase qu'il a chuchotée dans le taxi et qu'on n'a même pas écrite dans son journal, parce qu'on a senti qu'en l'écrivant on la trahirait un peu. On garde la dispute qu'on a réglée à deux, sans tribunal, sans amie au téléphone qui prend parti, sans post de mise au point à 23h. On garde la lettre qu'on a écrite et qu'on a fini par ne pas envoyer, qui a fait son travail quand même, exactement comme une prière. On garde le bonheur d'un dimanche de novembre où il pleuvait dehors, où la cuisine sentait la crêpe, où l'on n'a pris aucune photo.

On garde les surnoms qui resteraient ridicules dans la bouche des autres. On garde la chanson qu'on ne dira jamais à voix haute parce qu'elle est devenue la chanson. On garde, parfois, des chagrins entiers que personne ne saura, et qu'on porte mieux pour ça.

Ce n'est pas du repli. Ce n'est pas de la timidité. Ce n'est pas du conservatisme. C'est de l'attachement haut. Un soin actif pour ce qui mérite de rester dense. La version adulte de ce geste très ancien qui consiste à mettre la chose qu'on aime à l'abri du vent, parce que sinon le vent l'use, simplement parce qu'il passe.

Tu ne caches rien. Tu protèges. La nuance change tout.

Ce qu'on garde, on le rend dense. Ce qu'on expose, on le dilue. La pudeur n'est pas l'ennemie du don : elle est sa condition.

La part qui ne se poste pas

On a pris l'habitude d'appeler partage ce qui est, le plus souvent, une diffusion à des inconnus en échange d'une devise qui n'existe pas. Mais le mot partage, le vrai, suppose un destinataire choisi, un visage, une oreille précise.

Il y a une différence entre dire une chose à quelqu'un et dire une chose à tout le monde. La première suppose la pudeur ; la seconde la dissout. Ce que tu dis à tout le monde, tu ne le diras plus jamais aussi pleinement à personne. La phrase ne peut servir deux fois avec la même intensité. Tu l'as dépensée.

C'est pour cette raison, peut-être, que tant de couples qui exposent beaucoup finissent par ressentir un vide intérieur qu'ils ne comprennent pas. Ils n'ont rien fait de mal. Ils ont juste tout dépensé dehors. Il n'y a plus de pièce secrète à eux deux.

Tout est devenu salon.

La pudeur n'est pas l'inverse du don. Elle est l'inverse de la dépense. Elle protège le capital de tendresse, exactement comme la doctrine du pudor romain protégeait l'honneur du citoyen. On ne dilapide pas une chose précieuse. On en use lentement, avec quelqu'un qui sait la recevoir.

Quelqu'un qui aurait su, en lisant tes posts, exactement à quel point tu l'aimes, n'aurait pas pu être étonné quand tu lui as dit, à voix basse, un soir, à quel point tu l'aimes. Tu lui aurais déjà dépensé la phrase. Garder, c'est protéger l'écart entre ce que les autres savent de toi et ce que cette personne, elle, sait.

Et c'est là, sans qu'il faille appuyer, que les petits gestes de comptage entrent en scène. Préparer pendant des semaines une chose qu'on ne dira à personne avant le jour J. Laisser une attention mûrir dans le silence, comme un fruit dans une boîte en bois.


La pudeur, c'est dire au monde, sans hausser la voix : ceci m'appartient, et donc je ne te le donne pas.

Tu peux la garder. Tu peux ne rien poster. Tu peux ne rien dire. Ce que tu gardes, tu le rends dense.

Maintenant, tu sais pourquoi tu gardes.

G

Guillaume

Développeur web, créateur d'Unveil. J'ai construit le cadeau que j'aurais voulu pouvoir offrir — un calendrier qui transforme l'attente en moments de bonheur quotidien.

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